Il était de tradition autrefois à Calais, que de Pâques à l'Ascension, surtout quand Pâques tombait en avril, que la douceur exceptionnelle du printemps ait d'heureuses incidences sur la mode et le comportement des Calaisiens. Ainsi, dans les ateliers comme dans les bureaux, les messieurs, jeunes et vieux, se targuaient de sortir le canotier et les bottes à bouts vernis. Parfois même, on se risquait à revêtir le veston d'alpaga. A peine avait-on franchi le pont Richelieu ou le pont de Saint-Pierre qu'un mauvais caprice du vent entraînait le "canotier" dans un vol plané pour finir lamentablement dans le canal.
Souvent aussi, on prenait le tramway à impériale du temps des chevaux, ou la baladeuse au temps du car électrique pour aller jusqu'à la plage. Là aussi, au passage du "long pont" au dessus du courant les "canotiers" jouaient au cerf-volant... Sans compter qu'il en allait de même en traversant la passerelle du chemin de fer entre les deux gares de Calais-Nord et de Saint-Pierre. Cela constituait l'ordinaire des "premières" du printemps nouveau. Les jeunes filles et les jeunes femmes étaient plus sensibilisées encore par les grandes premières du printemps. Dans les années 1880, quand le temps était favorable et que le soleil se mettait à l'unisson, les dames et les demoiselles se vêtaient de tissus fleuris, de robes légères en diapason avec l'air du temps. Les bottines à lacets cambraient le mollet, le fichu et l'écharpe désertaient les épaules et les chapeaux selon la mode passaient du petit breton en formes de tambour à la grande capeline des élégantes du siècle.
C'est à peine si l'on pratiquait le "vélocipède" et bien entendu, il n'était pas question d'automobiles, seuls les fiacres et les voitures de place avec leur imperturbable automédon avaient droit de cite. Mais à la fin avril et au début de mai... au trot d'un petit cheval tintinnabulant de sonnaille, le fiacre prenait le chemin de Coulogne, de la "chaumière" de la Planche-Tournoire et des guinguettes de l'écluse carrée. On y trouvait une sorte de petit "Robinson" calaisien, propre à faire rêver les Mimi-Pinson de Calais et les Rodolphe de Saint-Pierre. En s'égorillant dans les près voisins, on y cherchait les premiers muguets, les premiers coucous... si le bouquet n'était pas très gros... et si le porte-monnaie était encore bien garni, le fiacre repartait jusqu'au bois de Bollu, en forêt de Guînes. En ce temps là, on y faisait la dinette pour quelques sous... dans les guinguettes où grinçaient quelques crins-crins, entraînant les couples à la polka piquée ou à une mazurka des familles. Les heures s'écoulaient toujours trop vite et c'est à regrets que l'on reprenait le chemin de la ville. Là, souvent les couples se séparaient : les jeunes filles rentraient à la maison et les jeunes gens regagnaient à Calais-Nord, les couples mariés pour finir la soirée au café-concert.
Il n'y avait ni radio, ni cinéma... la saison du théâtre de la rue Leveux était terminée, et seuls la gommeuse endiamantée, la réaliste, la gambilleuse, le comique troupier, le comique grimé ou le chanteur tenaient la vedette. A Calais-Nord, les cafés-chantants étaient nombreux ; le plus populaire et le plus fréquenté était le café Torchy dans la rue Royale. Avant minuit, chacun regagnait ses pénates et quand il y avait encore des "portes" et un corps de garde entre Calais et Saint-Pierre, il fallait respecter l'horaire à moins de finir la nuit sur place.
"Demain est un autre jour", prétendu dicton ; c'est ce qu'au soir de printemps du 19ème siècle, devaient penser en rêvant à l'avenir en rose, les jeunes gens coiffés du canotier, en bottines à bout vernis et les jeunes demoiselles en toilettes fleuries... alors que s'alanguissaient les dernières notes du clairon de la Citadelle sonnant l'extinction des feux.