Lorsque le conseil municipal se réunit le jour même de l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne, le 3 septembre 1939, la question à l’ordre du jour est de remplacer le maire, rappelé sous les drapeaux. Le choix se porte sur le troisième adjoint, délégué à l’Instruction publique et aux Beaux-Arts, André Gerschel. Les premières paroles de ce notable sexagénaire, respecté de tous, sont forts dignes : « Il n’y a plus de place ici pour les mesquines discussions politiques. Je mets tout mon cœur et toutes mes forces au service de Calais. »
Lieutenant d’infanterie, ancien combattant 14-18, plusieurs fois blessé et cité, chevalier de la Légion d’honneur, André Gerschel est commerçant en vêtements pour hommes, 30 boulevard Jacquard. Intéressé par le sort des petites gens, il a baptisé son magasin Aux Travailleurs. En 1935, il a été élu sur la liste S.F.I.O. En 1936, il est devenu conseiller général. Durant la « drôle de guerre », il se montre à la hauteur de la situation pour gérer les affaires municipales. Quand l’armée allemande envahit Calais, elle bute sur l’héroïque résistance de la Citadelle et les points de défense de Calais-Nord. Le commandant allemand trouve à la mairie Gerschel qu’il envoie en plénipotentiaire au milieu des tirs d’armes automatiques, un drapeau blanc tenu à bout de bras. Sa mission est d’informer l’état-major franco-britannique que la Wehrmacht et la Lutftwaffe sont décidées à détruire Calais-Nord si la citadelle ne se rend pas. Le général anglais Nicholson refuse d’entendre le maire plaidant la sauvegarde de sa ville. Il ordonne de l’enfermer, pour un peu il le ferait fusiller ! Les officiers français protestent et Gerschel reste libre à l’intérieur de la citadelle, mêlé aux civils qui s’y sont réfugiés.
A la fin des combats, André Gerschel rejoint son poste à la mairie. Les Allemands lui ordonnent d’établir une liste de vingt-cinq notables qui serviront d’otages, pour la sauvegarde de la Wehrmacht. Gerschel tient à s’inscrire en tête de liste, remise au chef de la Kommandantur.
La vie reprend lentement dans la cité encore sous le choc des bombardements et de l’arrivée de l’ennemi. Gerschel s’efforce de remettre la machine municipale sur les rails puisqu’elle est l’unique intermédiaire entre la population et l’armée d’occupation.
La fin des combats ne remonte pas à plus de huit jours quand les Allemands se rendent compte des origines israélites du maire de Calais. Ils l’évincent du fauteuil majoral en prenant pour prétexte un ancien communiqué qu’ils jugent tendancieux à leur égard. Le chef de la Kommandantur désigne Edgar Verschoore, secrétaire général de la mairie, comme seul interlocuteur valable jusqu’à nouvel ordre. Gerschel continue de se rendre discrètement à la mairie pour s’occuper des affaires administratives qui, vis-à-vis des lois françaises, sont toujours de son ressort.
Le 7 juillet, avec d’autres notables, André Gerschel est arrêté et conduit à Lille où il reste interné trois mois comme otage. Libéré, il rentre à Calais, rouvre son magasin. A la promulgation des lois antisémites, il est astreint comme tous les juifs à porter une étoile jaune cousue sur son veston. Prévenu d’une nouvelle arrestation imminente, il part à Lille, puis en Bretagne pour mettre sa famille à l’abri. Il gagne enfin la zone sud en passant clandestinement la ligne de démarcation. Le 1er février 1944, à Nice, alors que d’autres membres de sa famille parviennent à s’échapper et à vivre cachés jusqu’à la fin de la guerre, André Gerschel est arrêté avec sa fille Odette, dont le mari est tombé au champ d’honneur en mai 1940, et sa petite fille, Françoise âgée de huit ans. Tous trois sont déportés en Allemagne, avec beaucoup d’autres juifs, dans un des « trains de la mort ». Ils sont menés à la chambre à gaz, puis au four crématoire d’Auschwitz, quinze jours seulement après leur arrestation, victimes du génocide. A Calais, on refusa longtemps de croire à une fatale disparition, la terrible révélation des camps d’extermination commençant seulement à se préciser. C’est si vrai qu’en avril 1945, les Socialistes inscrivent le nom d’André Gerschel en tête de leur liste de candidats aux élections municipales. La veuve du maire, elle-même échappée par miracle de l’holocauste, est élue au conseil municipal en 1947. C’est la première femme d’un maire ou ancien maire à exercer cette fonction. Elle assiste à l’inauguration d’une plaque en souvenir de son mari, plaque que l’on peut toujours voir dans le hall de l’hôtel de ville.
Le 1er décembre 1951, après un hommage rendu au grand citoyen que fut Gerschel, son nom est donné à l’ancienne rue de la Citadelle. Le plus bel hommage rendu à sa mémoire fut, au conseil municipal, celui d’un élu de droite, le docteur Pierre Drujon, qui déclara en 1947 : « Je connaissais peu André Gerschel. Je n’étais pas de ses amis. Je le suis devenu le jour où, pendant l’occupation, il a été contraint de porter une étoile jaune à six branches sur ses vêtements. A partir de ce moment, je suis allé ostensiblement lui serrer la main de manière à faire sentir aux Allemands et aux représentants du gouvernement de Vichy que les Calaisiens ne partageaient pas l’opprobre frappant un homme d’une parfaire honorabilité, dont les circonstances, en une époque exceptionnelle, en ont fait un grand citoyen, un grand homme, un grand patriote. »
Le 27 mai 1940, lendemain de la prise de Calais par l’armée allemande, André Gerschel signe la proclamation suivante :
« Aux Calaisiens.
Mes chers amis, nous venons de vivre des jours tragiques et douloureux. Il faut que chacun fasse preuve de calme et d’énergie. En votre nom à tous, j’ai pris l’engagement formel que l’ordre serait respecté. Qu’aucun coup de fusil ne serait tiré désormais. Les délinquants seraient très sévèrement punis. L’autorité militaire allemande m’a affirmé de son côté que tout pillage serait réprimé et pourrait entraîner la PEINE DE MORT. Les noms de vingt-cinq notables se sont ajoutés au mien pour répondre de la tranquillité de la ville. Je compte sur la sagesse et la bonne volonté de mes concitoyens pour que, dans l’intérêt de tous, aucun fait regrettable ne se produise.
COURAGE et MERCI.
Le maire : A. Gerschel.
Vu le commandant militaire, Fischer, colonel. »