Une
industrie d'origine anglaise
En
1809, un ouvrier du nom d’Heathcoat parvint à obtenir sur
un métier à tisser des bas, une maille hexagonale, claire,
unie et presque régulière. En 1814, son compatriote Leavers
perfectionnait considérablement le métier à tulle
auquel on donna son nom, qui produisait une trame de tulle sur laquelle
on rebrodait des motifs à la main.
Mais ces dentelles d’une grande finesse et d’une remarquable
beauté exigeaient beaucoup de travail et atteignaient des prix
élevés. Aussi dès la fin du XVIIIème siècle,
les Anglais se préoccupèrent de trouver un moyen de fabrication
plus rapide et plus économique.
Une
affaire de contrebande
La dentelle mécanique était alors fort prisée en
France et sous l’Empire elle était vendue au prix exorbitant
de 125 francs le mètre. Les « rackers »
(tullistes) anglais comprirent vite les énormes bénéfices
qu’ils pourraient réaliser en s’installant sur le
continent. Mais Nottingham, devenue capitale des tulles et dentelles
mécaniques, protégeait jalousement son industrie et tout
ouvrier s’avisant d’exporter un métier en fraude
ou de livrer le secret de fabrication s’exposait à la peine
de mort. La corporation possédait d’ailleurs sa propre
police agissant de concert avec les douanes de sa majesté britannique.
Mais ce sévère protectionnisme ne découragea pas
quelques ouvriers audacieux tentés par la fortune.
Au début du XIXème siècle, la contrebande entre
les deux rives du détroit était monnaie courante et se
pratiquait à l’aide des rapides « smugglers »,
bateaux de petite taille, très longs et très maniables,
qui durant l’Empire n’avaient cessé de trafiquer
clandestinement entre la France et l ‘Angleterre. Les « smugglers »
menés par les habiles marins de Calais distançaient toujours
les embarcations des douaniers et de la police maritime. Lorsque par
malheur, ils étaient renversés par un coup de mer, les
marins se mettaient à l’eau pour les relever tandis que
les marchandises passées en contrebande : eau-de-vie, filés
de coton, dentelles, tissus, café, etc… solidement arrimées
à la barque et soigneusement ficelées ensemble ne pouvaient
être perdues. Si par malchance, les contrebandiers étaient
sur le point d’être appréhendés par la douane,
il suffisait de couper le cordage et tout s’enfonçait dans
l’eau. Les temps de mer les plus mauvais étaient pour eux
les meilleurs et ils débarquaient leurs marchandises la nuit
en bénéficiant de la complicité tacite de la population
de tout le littoral. Tout naturellement, c’est par cette voie
que le « racker » Robert Webster, aidé
de deux compagnons, résolut malgré les difficultés
et les risques, d’exporter, en pièces détachées,
un métier à dentelle en France.
Il s’installa clandestinement dans un vieux local de Saint-Pierre-lès-Calais,
faubourg de la cité des Six Bourgeois, et dès le mois
de décembre 1816, fabriqua de la dentelle.
Webster et ses associés, Clark et Bonnington, ne furent pas inquiétés
pour leur implantation frauduleuse, ceci en raison de la tolérance
des autorités locales appliquant les consignes du gouvernement
de Louis XVIII favorable à l’installation d’industries
nouvelles. Très rapidement, l’exemple de Webster fut suivi
par d’autres ouvriers de Nottingham, si bien qu’en 1821,
on dénombrait, tant à Saint-Pierre qu’à Calais
: onze fabriques, trente-huit métiers, quarante-sept rackers
et deux cent quarante brodeuses, raccommodeuses ou dévideuses.
Les premiers dentelliers anglais demeuraient à Calais en raison
de la proximité de l’Angleterre permettant, toujours grâce
aux contrebandiers, de s’approvisionner en filés de coton
très fin, nécessaires au travail des métiers et
introuvables en France.
Les Anglais conservaient soigneusement le secret de leur industrie,
empêchant par tous les moyens les Français d’en percer
le mystère. Mais en 1823, un jeune industriel entreprenant, Jean-Noël
Dubout, faisait l’acquisition, avec la complicité d’un
mécanicien britannique, du premier métier français
qu’il actionna avec deux ouvriers formés par ses soins.
Inquiets de se voir ravir leur monopole, les Anglais tentèrent
de racheter le métier de Dubout, mais celui-ci refusa catégoriquement,
répondant « qu’il désirait suivre à
fond la marche d’une industrie qui lui plaisait ».
Le
système Jacquard appliqué à la dentelle
Malgré
l’introduction de l’industrie britannique dans diverses
villes de France, c’est à Calais qu’elle se développa
dans les meilleures conditions, d’une part en raison de la proximité
de l’Angleterre permettant l’approvisionnement en matière
première et , d’autre part, de la rapide adaptation de
la main-d’œuvre locale. Cependant la nouvelle industrie eut
à supporter bien des vicissitudes.
Ainsi, l’activité fébrile des manufacturiers, travaillant
par quarts de jour comme de nuit, ne plaisait pas à tout le monde
et, pressé par une partie de ses concitoyens, le maire de Calais
prit, le 5 juillet 1832, un arrêté interdisant le travail
nocturne des métiers à tulle bruyants de 22 heures à
5 heures. Cette mesure eut pour effet de faire émigrer progressivement
toutes les fabriques vers la commune de Saint-Pierre où elles
trouvèrent plus de compréhension et plus d’espace
pour s’installer. Le problème de l’approvisionnement
aléatoire en filés de coton anglais pesa longtemps sur
la fabrique et ne fut réglé qu’en 1840 quand les
filateurs français furent à même de produire la
qualité d’article requise.
Depuis
leur implantation à Calais et Saint-Pierre, les fabricants, dont
le nombre croissait rapidement, s’attachaient, non sans résultat,
à perfectionner leurs métiers pour améliorer la
qualité de la production. Mais ce fut en 1833, que le mécanicien
anglais Samuel Fergusson, mit au point l’invention
qui allait donner un immense essor aux dentelles mécaniques :
l’adaptation au métier à dentelle du système
de cartons du Lyonnais Jacquard utilisé pour le métier
à tisser.
Cette découverte permit d’obtenir une plus grande variété
de dessins et une parfaite imitation de la fameuse dentelle de Chantilly.
L’application du système Jacquard permit aux tulles brodés
ou brochés d’avoir toute l’apparence de la dentelle
aux fuseaux. Dès lors commence le vrai développement des
dentelles mécaniques de Calais qui vont affirmer bientôt
leur primauté en France, malgré les métiers installés
dans d’autres villes comme Paris, Lyon, Saint-Quentin, Douai,
Cambrai, etc… qui furent des centres plus ou moins éphémères.
La renommée de la dentelle de Calais
Tandis
que l’application du système Jacquard se généralisait
rapidement, le métier Leavers commença à prévaloir,
entre 1841 et 1850, sur les traditionnels métiers circulaires
pour la fabrication des tulles fantaisie (guipures, valenciennes, etc…)
alors que les métiers de type Pusher étaient employés
à la confection de la Chantilly dont on faisait des volants,
voilettes, mantilles et châles.
Enfin en 1840, la première machine à vapeur fut adaptée
pour actionner les métiers à dentelle jusque là
mus par le travail à bras des ouvriers tourneurs. La vogue ainsi
que le moindre coût de la nouvelle dentelle firent que toutes
les classes de la société ou presque, purent profiter
de cet ornement dont l’usage se propagea rapidement.
Les
fabriques calaisiennes, soucieuses de satisfaire les désirs d’une
clientèle de plus en plus nombreuse, s’efforcèrent
de varier, de manière originale, leurs modèles.
En 1853, lors d’une visite officielle à Calais, l’empereur
Napoléon III, accompagné de l’impératrice,
s’intéressa à la production dentellière.
L’impératrice Eugénie, séduite par la finesse
et la beauté des modèles présentés, contribua
largement au succès que les dentelles connurent auprès
des Parisiennes du Second Empire. Pour se faire mieux connaître,
les fabricants calaisiens participèrent régulièrement,
à compter de 1855, aux expositions universelles qui leur valurent
des distinctions et une vocation exportatrice qui s’affirma progressivement.
La dentelle accentua, au fil des années, son caractère
mono-industriel à Calais et à Saint-Pierre (réunies
en une seule ville en janvier 1885), accaparant bras et capitaux. Ainsi
à son apogée, vers 1910, le centre dentellier de Calais
groupant 580 fabriques employant 2 708 métiers et 31 750 ouvriers
et ouvrières (le chiffre d’affaires s’élevait
à 80 millions dont 58 à l’exportation) était
devenu le plus important du monde après avoir réussi à
surpasser Nottingham. Cette brillante réussite était le
résultat du labeur tenace des manufacturiers, du talent des dessinateurs
dont le goût et l’imagination n’avaient pu être
égalés nulle part ailleurs, à l’habileté
des ouvriers devenus plus adroits que leurs collègues britanniques
et qui donnaient à la dentelle de Calais un cachet qui la faisait
préférer à toute autre.
Une fabrication complexe
La
technique de fabrication qui n’a guère changé depuis
la fin du siècle dernier, se fonde sur la tradition et la haute
qualification de la main-d’œuvre. La matière première
(fils de coton, de soie, de laine, de nylon ou autre) passe tout d’abord
entre les mains de l’ouvrière qui, au moyen d’un
dévidoir, enroule les fils sur des bobines.
Puis vient le « wapage » ou ourdissage, qui consiste
à confectionner le gros rouleau de fond et les petits rouleaux
de guimpe et brodeurs destinés à être placés
sur le métier pour le tissage des fils de chaîne. Les fils
qui vont former la trame sont placés par une ouvrière
appelée « wheeleuse » sur de minces bobines
de cuivre qui sont ensuite mises en place par le «remonteur»
dans l’espace annulaire des chariots ou navettes dont le nombre
est plus ou moins important suivant le dessin à exécuter.
Ce dessin, conçu par un «esquisseur» est traduit
par le «dessinateur-metteur en carte» qui, avec une connaissance
approfondie des passes de fil et des effets qu’il est possible
d’obtenir, reporte sur un papier spécial quadrillé
dit de mise en carte l’esquisse qu’on lui a confiée.
Le pointeur (ou la pointeuse) porte, dans la division d’une autre
feuille nommée barème, les numéros correspondants
au travail des fils tels qu’ils ont été indiqués
par le metteur en carte.
Il faut alors préparer les cartons dont le déroulement
sur le jacquard commanderont les mouvements du métier. C’est
le travail du « perceur de cartons » qui, à
l’aide d’une machine en forme de piano, perfore les cartons
en se conformant aux chiffres du barème. Cette tâche, qui
doit être extrêmement précise, réclame une
grande sûreté de main. Le « laceur »
réunit les cartons les uns aux autres avec une ganse de coton
afin d’obtenir une longue chaîne faite parfois de milliers
de cartons.
Tout étant ainsi prêt, les fils sur les rouleaux et dans
les bobines des chariots, les cartons sur le jacquard animé d’un
mouvement régulier, on peut mettre en marche le métier
proprement dit, splendide machine d’acier pesant quelque douze
tonnes et mesurant environ douze mètres de long sur deux mètres
soixante de large et deux mètres soixante de haut.
L’ouvrier tulliste, une fois le métier réglé
après quelques essais, n’a plus qu’à surveiller
la marche de la machine, à l’arrêter pour raccommoder
les fils qui peuvent casser ou changer les petits rouleaux ou les bobines.
Il reste dans celles-ci une certaine quantité de fils qu’un
ouvrier « survideur » enroule à nouveau
et rattache les uns aux autres avec dextérité.
Le
bon fonctionnement du métier réclamant l’emploi
de mine de plomb, les pièces de dentelles, habituellement fabriquées
sur une longueur de onze à vingt-cinq mètres et une largeur
de quatre à cinq mètres cinquante, se trouvent plus ou
moins souillées et doivent subir un lavage généralement
suivi d’une teinture et d’un apprêt selon le désir
du client.
Auparavant, cette pièce de dentelle présentant des imperfections,
des déchirures, des fils cassés, passera entre les mains
de la « raccommodeuse à l’écru »
qui en corrigera les défauts. Après son passage en teinturerie,
la pièce revient à la fabrique pour y être vérifiée,
avant livraison, par la « raccommodeuse à l’apprêt »
et être parfois déchiquetée au ciseau, écaillée
ou poinçonnée.
La
dentelle en crise
L’industrie
calaisienne produit une dentelle essentiellement destinée à
la lingerie de jour et de nuit ainsi qu’à la couture qui
l’utilise dans la confection des robes. La demande se répartie
à raison de 80% pour la lingerie et 20% pour la couture.
La
gamme d’articles offerte sur le marché est large puisqu’elle
va de la petite bande de Valenciennes servant de garniture aux déshabillés
jusqu’aux grandes compositions dont on fait les robes en passant
par les imitations de Chantilly, Bruges et Malines.
L’emploi très abondant de la dentelle dans le vêtement
féminin a été dans les années passées
une des raisons de la prospérité des fabriques calaisiennes.
La dentelle mécanique a subi au cours de son histoire des crises
cycliques dues soit à la mode, soit à des conjonctures
économiques difficiles. Ainsi sa prospérité fut
ébranlée par la crise économique de 1929 dont elle
ne se remit pas avant 1938, veille de la seconde guerre mondiale. Après
avoir repris une activité normale à compter de 1950, l’industrie
dentellière a subi, à compter de 1967, une crise profonde,
différente et plus importante que les précédentes.
La première raison de cette crise est une mode défavorable.
En effet, à compter de 1966-1967, en raison de l’évolution
des mœurs, de ce mouvement indéniable de libération
de la femme, on assiste à une désaffection de la lingerie,
support électif de la dentelle. Les tabous qui entourent le corps
féminin disparaissent et la mode est près du nu.
Le rôle actif de la femme dans la société, sa pratique
du plein air ou du sport, ont modifié sa silhouette et ont favorisé
l’adoption de tenues dépouillées, pratiques ou épousant
le corps. C’est ainsi que le port du pantalon, qui fait partie
désormais de la garde-robe de la femme, s’est imposé
au détriment de la lingerie.
D’autre
part, on peut incriminer l’inadaptation des modèles aux
goûts nouveaux, la dentelle étant considérée
aujourd’hui comme un article vestimentaire désuet, inadapté
aux vêtements ajustés ou nécessitant des précautions
d’entretien.
Cette
crise grave, dont la fabrique calaisienne ne sortira qu’en 1976,
est caractérisée également par le fait que la fabrication
dentellière est une industrie de main-d’œuvre dont
les charges salariales représentent environ 70% du prix de revient.
On constate
aussi un manque d’automatisation notoire dans les différents
stades de fabrication (certains le sont difficilement) et le métier
Leavers, qui atteint sa perfection technique dans les années
1880, a été concurrencé, à partir de 1958,
par l’arrivée du métier allemand Rachel. Ce type
de métier assure une cadence de production aux trois quarts plus
rapide avec un personnel quatre fois moins important et nécessitant
moins de qualification, ce qui permet d’obtenir des articles sans
doute moins élaborés, moins fins que le Leavers, à
plus bas prix. Son implantation un peu partout dans le monde fait une
terrible concurrence à la fabrique calaisienne.
Le métier allemand produisant un article en quantité industrielle
n’a cependant pas la souplesse de fabrication du métier
Leavers permettant de produire quelques coupes seulement d’un
modèle de dentelle, suivant la demande.
En 1978, la dentelle de Calais a surmonté la crise. Un certain
regain en faveur de la dentelle dans la lingerie-bonneterie et la couture
s’est dessiné dès 1977 et continue de se consolider.
Mais le renouveau n’a été possible que grâce
à une diversification de la production. Compte tenu de la mauvaise
situation générale du textile, la dentelle de Calais se
porte plutôt bien et peut envisager sereinement son avenir.